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Nativité (29 octobre 2008)

Publié le par Xavier Pasteau

C’était en plein hiver. Joss et Mary avaient pris la route pour rallier Millau, le village natal de Joss. Un extrait de naissance à chercher, des formalités à effectuer, rien de bien passionnant. Mais quand même, tailler la route depuis Amiens en plein hiver, avec le temps pourri et Mary à deux doigts d’accoucher, ça craignait un peu. Surtout que la vieille Simca 1000 commençait à donner parfois des signes de faiblesse. Ils avaient fait une halte à Gien, histoire de se poser un moment et d’absorber un truc chaud, un café allongé pour lui, un thé pour elle. Joss s’était assoupi un court instant sur la banquette du snack. Mary l’avait observé tendrement, les gars au bar avaient surpris son regard tendre et son sourire et ils en avaient ressenti un petit quelque chose, une once de chaleur dans cette triste journée d’hiver.

Puis il avait fallu reprendre la route, Joss voulait arriver le jour même, après, les administrations seraient fermées, le 25 c’est férié. La vieille Simca avait mis un peu de temps pour redémarrer, Joss s’était un peu énervé à tel point que Mary l’avait chambré en souriant : "Tu ne veux pas que j’aille pousser tant que j’y suis ?"

Enfin, la petite voiture avait obtempéré, Joss avait retrouvé son calme et le jeune couple avait repris sa route. Ils avaient atteint le Massif central, la Nationale tournoyait de plus en plus, le soir tombait rapidement. Pour ne pas trop secouer l’amour de sa vie, Joss roulait doucement, d’autres véhicules les dépassaient et disparaissaient rapidement dans la nuit.

Dehors, la neige venait de rejoindre la partie, le vieil essuie-glace de la Simca parvenait à peine à assurer la visibilité requise.

- On va se planter si on continue, a dit Joss.

- Alors, arrêtons-nous, a répondu Mary. Ne prenons pas de risques.

Par chance, ils aperçurent dans l’éclat des phares un panneau indiquant la proximité d’un gîte. Joss quitta la Nationale et parvint, non sans quelques frayeurs à le rallier, un peu plus haut, au sommet d’un chemin boueux et par endroits glissant.

Devant eux s’élevait une grosse masure en pierres épaisses. Elle semblait inhabitée, aucune lumière n’en surgissait. Ils frappèrent à la porte. En vain.

- Joss ! s’exclama Mary, ça ne va pas du tout !

Sa voix avait trahi une sorte d’effroi. Pourtant, son visage restait serein, comme si, du haut de ses vingt ans, Mary avait eu la certitude de son immortalité.

Pris par l’urgence d’offrir un abri à sa femme, Joss donna un grand coup d’épaule à la porte du gîte. Celle-ci céda. Joss pénétra dans une grande pièce, s’éclairant avec son briquet. Mary le suivit et referma la porte derrière elle.

- Joss, il va naître !

D’habitude brouillon quand il s’énervait ou paniquait, Joss agit là avec beaucoup de calme. Il fit s’asseoir Mary puis repéra les lieux. Il découvrit au fond de la pièce une grande cheminée et quelques bûches. Il alluma rapidement un feu, éclairant d’un même coup un peu plus la pièce. Il prit la mesure des lieux, s’engouffra dans l’escalier et réapparut bientôt avec un matelas et une couverture. Il étendit le matelas près de la cheminée – pas trop près quand même – et Mary vint s’étendre. Il la recouvrit avec la couverture.

- Tiens bon mon cœur, dit Joss, ça va le faire.

Mary sourit.

Joss attrapa une marmite dans un coin, la remplit d’eau et vint la placer dans la cheminée. Il la suspendit au-dessus de l’âtre grâce à un crochet fixé à cet effet dans la pierre. Il apporta aussi de l’eau fraîche et en donna à boire à Mary.

Sans répit, il repartit vers l’étage, revint au bout de quelques minutes avec un oreiller des draps. Il plaça ces derniers sous les jambes de Mary, prêt ainsi à accueillir l’enfant.

 

Celui-ci naquit aux alentours de minuit.

 

Quand il l’eut dans les bras, contre ses grosses mains calleuses, Joss sentit son cœur battre à tout rompre. Une immense joie l’envahit et toutes les réserves qu’il accumulait en lui depuis de si nombreuses semaines s’estompèrent. Cet enfant, nom de Zeus, il allait l’aimer ! Et tant pis qu’il n’en fut pas le vrai père…

Joss posa l’enfant dans les bras de Mary.

- C’est un garçon, un beau garçon que tu as là ! dit-il.

Mary étreignit son fils, elle pleurait de bonheur.

- Comment vas-tu l’appeler ? demanda Joss.

- Emmanuel, répondit Mary."

 

Malgré l’émotion qui l’avait envahi, Joss poursuivi son rôle improvisé de sage-femme. Il coupa le cordon ombilical, prit l’enfant avec douceur et le lava avec l’eau chauffée dans la cheminée. Il l’emmaillota avec les draps puis le recouvrit d’une couverture. On aurait dit un gros paquet ! Le visage de l’enfant apparaissait à peine sous les épaisseurs. Ensuite, Joss s’occupa de Mary, lui lava le visage et le corps. La jeune femme se laissait faire, les yeux tournés vers son fils. Elle sentait et aimait les gestes attentionnés et pleins d’amour de Joss et, plus que jamais auparavant, elle sentit à quel point elle était amoureuse de lui. Cet homme bon, un peu bourru certes, mais bon avant tout, qui l’avait acceptée telle qu’elle était et lui avait conservé son amour malgré cet enfant sans père.

Quand il eut fini la toilette de Mary et qu’il se fut assuré que l’enfant et elle ne manquaient de rien, seulement alors, Joss s’assit et se laissa aller un peu. Il sourit à Mary, il lui dit des mots d’amour, des mots simples, il lui promit d’être toujours là pour eux deux. Il lui dit qu’il aimerait Emmanuel comme son propre fils. Il dit les mots, il dit sa vérité d’homme. Un grand bien-être l’envahit.

Finalement, il se leva et sortit de la maison. Il sortit son paquet de cigarettes et s’en alluma une. Il aspira la première taffe tel un mort de faim, il profitait, la vie était belle, elle ne cesserait jamais de l’être. Dans l’obscurité encore pesante, il tenta de saisir les bruits de la nuit, les bruits de la campagne autour.

 

Là, c’était là désormais que se jouait la suite des événements.

 

La Ferme du Renard était la dernière maison au bout de la route qui montait depuis la Nationale. En pleine nuit, de grands coups puissants donnés contre la porte de la masure réveillèrent Alphonse Letellier, le fermier. A ses côtés, Yvonne grogna. Les coups se poursuivaient. L’homme s’extirpa de ses draps et enfila sa robe de chambre en laine épaisse. Il descendit dans la grand’ pièce et ouvrit la porte. Un homme se tenait là, seul en pleine nuit, malgré le froid, malgré la pluie, malgré le vent.

- Michel, grogna le fermier, que fais-tu là ?

- Un enfant est né, au gîte du Loup, il faut y aller, ils ont peut-être besoin de nous.

- Un enfant ? Quel enfant ? Quelle heure est-il d’abord ?

La grande horloge du séjour sonna les trois heures du matin.

- Aller, lève-toi ! insista Michel, habille-toi !

L’homme hésitait encore. Il tenta une dernière parade :

- Mais, avec ce temps ? On va se perdre dans la montagne.

- De quoi parles-tu, lui répondit Michel. Tu connais ces versants depuis toujours. Tu t’y taillerais un chemin les yeux bandés. N’aie pas peur ! Voici qu’un enfant est né dans nos montagnes et que ses parents n’ont rien avec eux pour se nourrir !

Alors, le visage d’Alphonse s’éclaira d’une lueur nouvelle. Tandis que Michel reprit sa route vers d’autres fermes, lui alla réveiller ses fils et il leur ordonna de se vêtir chaudement et de se tenir prêts à l’accompagner au Loup. Puis il revint dans sa chambre et fit à Yvonne le récit de la visite que le Renard venait de recevoir.

- Lève-toi, Yvonne, habille-toi et rallume le feu. Réchauffe ce qu’il reste de soupe. Descend au cellier et prends de quoi nourrir deux familles : viandes, jambons, fromages. Apporte du vin aussi. Rejoins-nous vite au Loup : un enfant y est né.

- Mais, je dois emporter tout cela seule ?

- Réveille donc Louise ! Ça ne lui fera pas de mal, à cette nigaude, de se bouger un peu ! Aller !

 

Ainsi Alphonse Letellier quitta-t-il sa ferme accompagné de ses deux fils, en pleine nuit, dans la tempête pour gagner le gîte où Mary venait d’accoucher. Bientôt, sur les pentes des collines alentours, en dépit du mauvais temps qui aurait dû empêcher toute visibilité, le fermier aperçut d’autres lampes. D’autres hommes marchaient dans la nuit et tous semblaient rejoindre le même point, le Carrefour des Hérons, là où l’on rejoignait la route goudronnée qui descendait à la Nationale. De toutes les fermes de ce versant de la montagne, éveillées sans doute par Michel et quelques autres étranges visiteurs, les familles convergeaient vers le Gîte du Loup. Les Letellier rejoignirent ainsi rapidement Paul Baseux et son fils, celui qui n’était pas à l’armée. Ils firent route ensemble, jusqu’à ce que d’autres groupes les rejoignent.

Vers quatre heures du matin, une cinquantaine d’hommes et quelques femmes s’arrêtèrent devant le Loup. Joss était là et les attendait. N’arrivant pas à dormir, il avait préféré sortir pour ne pas éveiller la mère et l’enfant. De très loin, il avait aperçu les petites lueurs des lampes torches et des lampes tempêtes apparaître dans la nuit et approcher doucement.

Il accueillit ces visiteurs inattendus avec chaleur. Entendant la voix de Mary à l’intérieur, il fit entrer tout le monde. Les fermiers et leurs familles pénétrèrent dans la masure, ils virent Mary étendue près de la cheminée, ils virent l’enfant emmaillotée, serré contre sa mère.

- Madame…

Un homme expliqua que des vivres allaient être apportées et que les voyageurs égarés pourraient rapidement prendre un bon repas.

Un autre sortit de sa besace un petit poste radio.

- Il fonctionne avec des piles, Madame, on va mettre un peu de musique, si vous voulez.

Joss les regardait faire, ces hommes costauds, ces hommes durs au labeur, ces hommes des montagnes, bergers, éleveurs, fromagers. Il les voyait si timides devant Mary et il en fut ému. D’autres objets, des morceaux de pain ou des biscuits sortirent de toutes les sacoches des visiteurs. Des femmes s’approchèrent de Mary et s’enquirent de son état. La jeune femme les rassura, elle expliqua que Joss avait été formidable.

- Je dois être affreuse ! s’exclama Mary.

Une jeune fille presque de son âge, sortit une petite trousse de son sac à dos.

- J’ai là quelques produits, si vous voulez, ça me ferait plaisir.

Mary acquiesça, non qu’elle eût réellement le souci du maquillage en cet endroit, mais elle avait senti le désir de cette jeune fille de jouer elle aussi un rôle dans cette scène. Quelques hommes se moquèrent. Mais l’adolescente leur tint tête :

- Vous, chargez-vous de la requinquer avec vos vivres ! Moi, je la rends belle à vos yeux…

Et Joss lut la fierté dans son regard et il vit le sourire de Mary. Et il en fut ému.

D’autres personnes entraient chaque quart d’heure dans le gîte. Les femmes du Renard étaient elles aussi arrivées, avec la soupe dans des gourdes thermos. Quelqu’un dénicha des stocks de bougies dans un placard, on illumina la pièce, telle une cathédrale. Des femmes prirent des draps à l’étage et s’en servirent de nappes. On installa le lieu pour un festin. Des rires s’élevaient maintenant, des gestes tendres apparaissaient entre les hommes et les femmes du versant, eux d’habitude si réservés dans l’expression de leurs sentiments.

 

La dernière bûche fut jetée dans l’âtre. Joss attrapa la grande hache qui se trouvait là et se dirigea vers la sortie. Il avait repéré à l’extérieur une soupente pleine d’énormes rondins. Mais trois jeunes garçons, dont Pierre Letellier, le plus jeune fils d’Alphonse et Yvonne, l’arrêtèrent.

- Restez avec votre dame, m’sieur, on s’en occupe du bois !

Et ils disparurent en pariant déjà sur qui débiterait le plus de bûches.

Un gros homme portait un plateau de fromage et passait au milieu des convives pour en offrir.

- Tenez ! Goûtez à mon bon fromage !

Mais un autre intervint :

- Ton fromage ? Tu plaisantes ! Tes vaches paissent dans mon champ !

- Oh non, ça suffit ! intervinrent quelques femmes, pas ce soir !

- N’empêche que c’est mon champ, reprit le second homme.

Un débat débuta. Les deux hommes étaient en conflit depuis plusieurs années à propos de la propriété d’un champ. Le juge de Rodez devait donner prochainement sa sentence.

- Oubliez ça pour ce soir ! leur demanda Yvonne.

- Ouais, on peut faire ça, dirent-ils, on peut faire la paix pour cette nuit.

- Faites la pour toujours, dit alors Mary.

Tout le monde se tourna vers elle. Elle avait à peine murmuré mais personne n’avait le moindre doute sur les mots qu’elle avait prononcés.

- Vous vous battez depuis des années, continua la jeune femme, ce n’est qu’un champ. Attendez le jugement et devenez amis !

Et, alors que personne ne pensait plus que cela puisse arriver un jour, les deux rivaux se serrèrent la main, puis se tombèrent dans les bras l’un de l’autre. A l’autre bout de la table, Alphonse Letellier donna un coup de coude complice à Joss :

- Ils couraient les filles ensemble ces deux là, quand ils avaient vingt ans, lui glissa-t-il à l’oreille. Copains comme cochons, c’est comme ça qu’on les aime !

 

La fête se poursuivit. Quand le jour pointa, le café remplaça le vin. Les yeux commençaient à se fermer d’eux-mêmes, mais personne ne voulait partir. Finalement, la fatigue, on ferait avec. Partir, c’était prendre le risque que tout cela s’arrête, que le bonheur de cette nuit improbable ne s’estompe et que jamais on ne le connaisse à nouveau sur ce versant… On avait bon, on avait de la chaleur dans les cœurs. Ce n’était pas que le vin, chacun le comprenait bien. Il y avait ce petit couple de Picardie et leur bébé, l’enfant que l’on n’avait presque pas entendu, mais que tout le monde avait regardé avec au cœur une émotion troublante. Comme si leur vie venait de changer…

 

Publié dans Ecrits

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Non, rien

Publié le par Xavier Pasteau

A Papa, qui s'intéressait aux uns... et aux autres. 

 

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