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4 articles avec ecrits

Défoulage

Publié le par Xavier Pasteau

Le Métier de consultant pour les Nuls

Chapitre 1 : le Comité de Pilotage

 

C'est un mec, il est consultant. Et puis, un jour, il est en réunion avec son client. Il y a N, son interlocuteur habituel, un fonctionnaire qui ne prend pas la moindre initiative sans un ordre écrit et tamponné de son supérieur, et aussi N+1, le chef de service, N+2 le Directeur général des services, et même N+3, le très grand chef, un élu imbu de lui-même et que le consultant n'a encore jamais vu dans les réunions parce que, N+3, il est aussi maire, conseiller général et vice-président du Conseil régional. Et encore, t'as du pot, il a raté l'élection au Parlement Européen de seulement 2 000 voix l'année dernière. Ajoute à ça, le syndicat local d'électrification dont il est président, l'hôpital dont il est administrateur et les réunions de la Communauté de Communes qu'il ne rate jamais parce qu'il veut en devenir président et que, pour ça, il faut qu'il comprenne à quoi ça sert, une communauté de communes.
Mais là, il est là. Evidemment, il n'a pas lu le cahier des charges qui définit la mission du consultant, et il ignore totalement le détail des prestations qu'il a achetées. Lui il s'en fout des détails, c'est l'affaire des téchos (N et N+1) et s'il y a un problème, c'est N+2 qui prendra (cher).

La réunion débute normalement avec un ordre du jour prévu sur 2 heures. Sauf que N+2 s'excuse et t'explique qu'il a une Commission d'appel d'offres dans une heure. Quant à N+3, il est au téléphone avec sa femme (enfin tu crois ça au début mais en fait non : c'est sa maîtresse). Je te rassure : N+3 ne s'excusera pas, pas plus qu'il ne n'est levé et a quitté la salle pour ne pas déranger avec son coup de fil.

Bref, le consultant improvise en 15 secondes une présentation réduite de 20 minutes, "pour laisser du temps aux échanges" et il commence, bravement, son exposé. Au bout de deux minutes, il est évident que N+2 et N+3 s'ennuient (N+3 vient d'ouvrir le site www.jeunesetjolies.com sur son iPhone) et que N+1 aimerait que ça aille plus vite car, en fait, lui aussi a une autre réunion après (il est à SUD et la section locale doit organiser la prochaine manif contre le démantèlement du service public, la casse sociale, l'injustice du siècle et pour l'augmentation des fonctionnaires, tant en salaires qu'en effectifs, parce que non mais sans blague, la France risque d'être sous-administrée dans deux ou trois ans à ce rythme-là). Seul N semble écouter et prend des notes, ce qui est méritoire puisqu'il est le seul à avoir lu le rapport intermédiaire objet de la présentation.

Soudain, N+3 interrompt le consultant (sans s'excuser tu t'en doutais) et lui dit texto : "on s'en fout du baratin, on vous paye pas pour ça. C'est quoi vos préconisations ?"
Le consultant espère que N+1 ou N+2 vont intervenir pour expliquer qu'on n'en est qu'à la phase de diagnostic, que la concertation avec les acteurs locaux n'a pas encore eu lieu et que les préconisations seront l'objet du rapport final dans quatre mois, mais non. N+1 et N+2, ils se la ferment, parce qu'ils veulent pas se retrouver directeur d'un Syndicat intercommunal des ordures ménagères à Ploudalmézeau-sur-Escaut ou sur le plateau des Quatrecentsmoutons.

Alors N regarde ses chaussures et N+1 compte les fissures au plafond. Et le consultant, et bé, il est seul face à N+3. Alors, comme c'est un très bon professionnel, il explique que la démarche est en deux phases (il précise que c'était demandé dans le cahier des charges) et qu'on n'est qu'à la première, qu'il faut encore faire la concertation (qui était demandée avec insistance par le cahier des charges et c'est normal dans une démocratie moderne et active) (genre il essaie de flatter N+3 pour qu'il se calme et le laisse finir sa présentation). Mais N+3 n'a pas écouté : il est à nouveau au téléphone avec... Ah non : ce n'est pas la même qu'au début ! Il lui confirme le resto ce soir, ils mangeront léger, tu comprends, c'est l'after chez elle qu'il préfère (c'est le Syndicat d'Aménagement des Chemins de Randonnée qui régale, je précise). Et c'est N+2 qui remet une couche sur cette étude qui ne sert à rien, ces consultants qu'on paye des fortunes pour rien vu qu'ils font rien qu'à copier-coller le précédent rapport (ce qui n'est même pas vrai : on les télécharge sur www.mon-rapport-en-5-minutes.com, c'est bien connu) et qui ne se donnent même pas la peine de venir sur le terrain écouter les acteurs locaux (genre, il n'a lu ni le cahier des charges ni l'offre de service sinon il saurait que la concertation, c'est APRES le diagnostic !).
Et là, N, il regarde ses pompes avec tellement d'insistance qu'elles commencent à fumer ; et N+1 fixe le plafond avec tellement d'acuité qu'il doit commencer à apercevoir les jambes de la stagiaire dont le bureau est juste au-dessus de la salle de réunion.

Et le consultant, qui n'est qu'un homme, qu'a fait 4 heures de train et 2 heures de route pour venir, qui n'a pas touché son salaire depuis deux mois parce que, bizarrement, un bureau d'études c'est une entreprise comme une autre qui paye des loyers, des salaires, des charges sociales et les deux patrons seulement quand il en reste sur le compte, bref, le consultant, il décide d'ajouter une prestation supplémentaire gratuite à son intervention : l'éradication de cons. Et il prend N+1 pour taper sur N+2 et, carrément, il soulève l'armoire à archives qui est dans le coin et qui pèse 800 kilos et il l'écrase sur ce gros con de N+3 dont le gros ventre explose en mille morceaux de chair moisie partout sur les murs et, ses forces sont décuplées au consultant, ça fait 10 ans qu'il en rêve de ce jour-là, il sort dans la cour et il prend à bout de bras la Vel Satis de N+2 et il revient avec dans la salle et c'est N+1 et N+2 encore un peu sonnés qui se la prennent franchement bien lourdement dans les dents et dans la gueule et c'est clair qu'il feront plus jamais chier personne.

Et là, constatant que l'ordre du jour est épuisé, le consultant lève la séance et rentre chez lui.
Et nom de Zeus... Qu'est-ce que ça fait du bien !!!

Home... Sweet home…

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Nativité (29 octobre 2008)

Publié le par Xavier Pasteau

C’était en plein hiver. Joss et Mary avaient pris la route pour rallier Millau, le village natal de Joss. Un extrait de naissance à chercher, des formalités à effectuer, rien de bien passionnant. Mais quand même, tailler la route depuis Amiens en plein hiver, avec le temps pourri et Mary à deux doigts d’accoucher, ça craignait un peu. Surtout que la vieille Simca 1000 commençait à donner parfois des signes de faiblesse. Ils avaient fait une halte à Gien, histoire de se poser un moment et d’absorber un truc chaud, un café allongé pour lui, un thé pour elle. Joss s’était assoupi un court instant sur la banquette du snack. Mary l’avait observé tendrement, les gars au bar avaient surpris son regard tendre et son sourire et ils en avaient ressenti un petit quelque chose, une once de chaleur dans cette triste journée d’hiver.

Puis il avait fallu reprendre la route, Joss voulait arriver le jour même, après, les administrations seraient fermées, le 25 c’est férié. La vieille Simca avait mis un peu de temps pour redémarrer, Joss s’était un peu énervé à tel point que Mary l’avait chambré en souriant : "Tu ne veux pas que j’aille pousser tant que j’y suis ?"

Enfin, la petite voiture avait obtempéré, Joss avait retrouvé son calme et le jeune couple avait repris sa route. Ils avaient atteint le Massif central, la Nationale tournoyait de plus en plus, le soir tombait rapidement. Pour ne pas trop secouer l’amour de sa vie, Joss roulait doucement, d’autres véhicules les dépassaient et disparaissaient rapidement dans la nuit.

Dehors, la neige venait de rejoindre la partie, le vieil essuie-glace de la Simca parvenait à peine à assurer la visibilité requise.

- On va se planter si on continue, a dit Joss.

- Alors, arrêtons-nous, a répondu Mary. Ne prenons pas de risques.

Par chance, ils aperçurent dans l’éclat des phares un panneau indiquant la proximité d’un gîte. Joss quitta la Nationale et parvint, non sans quelques frayeurs à le rallier, un peu plus haut, au sommet d’un chemin boueux et par endroits glissant.

Devant eux s’élevait une grosse masure en pierres épaisses. Elle semblait inhabitée, aucune lumière n’en surgissait. Ils frappèrent à la porte. En vain.

- Joss ! s’exclama Mary, ça ne va pas du tout !

Sa voix avait trahi une sorte d’effroi. Pourtant, son visage restait serein, comme si, du haut de ses vingt ans, Mary avait eu la certitude de son immortalité.

Pris par l’urgence d’offrir un abri à sa femme, Joss donna un grand coup d’épaule à la porte du gîte. Celle-ci céda. Joss pénétra dans une grande pièce, s’éclairant avec son briquet. Mary le suivit et referma la porte derrière elle.

- Joss, il va naître !

D’habitude brouillon quand il s’énervait ou paniquait, Joss agit là avec beaucoup de calme. Il fit s’asseoir Mary puis repéra les lieux. Il découvrit au fond de la pièce une grande cheminée et quelques bûches. Il alluma rapidement un feu, éclairant d’un même coup un peu plus la pièce. Il prit la mesure des lieux, s’engouffra dans l’escalier et réapparut bientôt avec un matelas et une couverture. Il étendit le matelas près de la cheminée – pas trop près quand même – et Mary vint s’étendre. Il la recouvrit avec la couverture.

- Tiens bon mon cœur, dit Joss, ça va le faire.

Mary sourit.

Joss attrapa une marmite dans un coin, la remplit d’eau et vint la placer dans la cheminée. Il la suspendit au-dessus de l’âtre grâce à un crochet fixé à cet effet dans la pierre. Il apporta aussi de l’eau fraîche et en donna à boire à Mary.

Sans répit, il repartit vers l’étage, revint au bout de quelques minutes avec un oreiller des draps. Il plaça ces derniers sous les jambes de Mary, prêt ainsi à accueillir l’enfant.

 

Celui-ci naquit aux alentours de minuit.

 

Quand il l’eut dans les bras, contre ses grosses mains calleuses, Joss sentit son cœur battre à tout rompre. Une immense joie l’envahit et toutes les réserves qu’il accumulait en lui depuis de si nombreuses semaines s’estompèrent. Cet enfant, nom de Zeus, il allait l’aimer ! Et tant pis qu’il n’en fut pas le vrai père…

Joss posa l’enfant dans les bras de Mary.

- C’est un garçon, un beau garçon que tu as là ! dit-il.

Mary étreignit son fils, elle pleurait de bonheur.

- Comment vas-tu l’appeler ? demanda Joss.

- Emmanuel, répondit Mary."

 

Malgré l’émotion qui l’avait envahi, Joss poursuivi son rôle improvisé de sage-femme. Il coupa le cordon ombilical, prit l’enfant avec douceur et le lava avec l’eau chauffée dans la cheminée. Il l’emmaillota avec les draps puis le recouvrit d’une couverture. On aurait dit un gros paquet ! Le visage de l’enfant apparaissait à peine sous les épaisseurs. Ensuite, Joss s’occupa de Mary, lui lava le visage et le corps. La jeune femme se laissait faire, les yeux tournés vers son fils. Elle sentait et aimait les gestes attentionnés et pleins d’amour de Joss et, plus que jamais auparavant, elle sentit à quel point elle était amoureuse de lui. Cet homme bon, un peu bourru certes, mais bon avant tout, qui l’avait acceptée telle qu’elle était et lui avait conservé son amour malgré cet enfant sans père.

Quand il eut fini la toilette de Mary et qu’il se fut assuré que l’enfant et elle ne manquaient de rien, seulement alors, Joss s’assit et se laissa aller un peu. Il sourit à Mary, il lui dit des mots d’amour, des mots simples, il lui promit d’être toujours là pour eux deux. Il lui dit qu’il aimerait Emmanuel comme son propre fils. Il dit les mots, il dit sa vérité d’homme. Un grand bien-être l’envahit.

Finalement, il se leva et sortit de la maison. Il sortit son paquet de cigarettes et s’en alluma une. Il aspira la première taffe tel un mort de faim, il profitait, la vie était belle, elle ne cesserait jamais de l’être. Dans l’obscurité encore pesante, il tenta de saisir les bruits de la nuit, les bruits de la campagne autour.

 

Là, c’était là désormais que se jouait la suite des événements.

 

La Ferme du Renard était la dernière maison au bout de la route qui montait depuis la Nationale. En pleine nuit, de grands coups puissants donnés contre la porte de la masure réveillèrent Alphonse Letellier, le fermier. A ses côtés, Yvonne grogna. Les coups se poursuivaient. L’homme s’extirpa de ses draps et enfila sa robe de chambre en laine épaisse. Il descendit dans la grand’ pièce et ouvrit la porte. Un homme se tenait là, seul en pleine nuit, malgré le froid, malgré la pluie, malgré le vent.

- Michel, grogna le fermier, que fais-tu là ?

- Un enfant est né, au gîte du Loup, il faut y aller, ils ont peut-être besoin de nous.

- Un enfant ? Quel enfant ? Quelle heure est-il d’abord ?

La grande horloge du séjour sonna les trois heures du matin.

- Aller, lève-toi ! insista Michel, habille-toi !

L’homme hésitait encore. Il tenta une dernière parade :

- Mais, avec ce temps ? On va se perdre dans la montagne.

- De quoi parles-tu, lui répondit Michel. Tu connais ces versants depuis toujours. Tu t’y taillerais un chemin les yeux bandés. N’aie pas peur ! Voici qu’un enfant est né dans nos montagnes et que ses parents n’ont rien avec eux pour se nourrir !

Alors, le visage d’Alphonse s’éclaira d’une lueur nouvelle. Tandis que Michel reprit sa route vers d’autres fermes, lui alla réveiller ses fils et il leur ordonna de se vêtir chaudement et de se tenir prêts à l’accompagner au Loup. Puis il revint dans sa chambre et fit à Yvonne le récit de la visite que le Renard venait de recevoir.

- Lève-toi, Yvonne, habille-toi et rallume le feu. Réchauffe ce qu’il reste de soupe. Descend au cellier et prends de quoi nourrir deux familles : viandes, jambons, fromages. Apporte du vin aussi. Rejoins-nous vite au Loup : un enfant y est né.

- Mais, je dois emporter tout cela seule ?

- Réveille donc Louise ! Ça ne lui fera pas de mal, à cette nigaude, de se bouger un peu ! Aller !

 

Ainsi Alphonse Letellier quitta-t-il sa ferme accompagné de ses deux fils, en pleine nuit, dans la tempête pour gagner le gîte où Mary venait d’accoucher. Bientôt, sur les pentes des collines alentours, en dépit du mauvais temps qui aurait dû empêcher toute visibilité, le fermier aperçut d’autres lampes. D’autres hommes marchaient dans la nuit et tous semblaient rejoindre le même point, le Carrefour des Hérons, là où l’on rejoignait la route goudronnée qui descendait à la Nationale. De toutes les fermes de ce versant de la montagne, éveillées sans doute par Michel et quelques autres étranges visiteurs, les familles convergeaient vers le Gîte du Loup. Les Letellier rejoignirent ainsi rapidement Paul Baseux et son fils, celui qui n’était pas à l’armée. Ils firent route ensemble, jusqu’à ce que d’autres groupes les rejoignent.

Vers quatre heures du matin, une cinquantaine d’hommes et quelques femmes s’arrêtèrent devant le Loup. Joss était là et les attendait. N’arrivant pas à dormir, il avait préféré sortir pour ne pas éveiller la mère et l’enfant. De très loin, il avait aperçu les petites lueurs des lampes torches et des lampes tempêtes apparaître dans la nuit et approcher doucement.

Il accueillit ces visiteurs inattendus avec chaleur. Entendant la voix de Mary à l’intérieur, il fit entrer tout le monde. Les fermiers et leurs familles pénétrèrent dans la masure, ils virent Mary étendue près de la cheminée, ils virent l’enfant emmaillotée, serré contre sa mère.

- Madame…

Un homme expliqua que des vivres allaient être apportées et que les voyageurs égarés pourraient rapidement prendre un bon repas.

Un autre sortit de sa besace un petit poste radio.

- Il fonctionne avec des piles, Madame, on va mettre un peu de musique, si vous voulez.

Joss les regardait faire, ces hommes costauds, ces hommes durs au labeur, ces hommes des montagnes, bergers, éleveurs, fromagers. Il les voyait si timides devant Mary et il en fut ému. D’autres objets, des morceaux de pain ou des biscuits sortirent de toutes les sacoches des visiteurs. Des femmes s’approchèrent de Mary et s’enquirent de son état. La jeune femme les rassura, elle expliqua que Joss avait été formidable.

- Je dois être affreuse ! s’exclama Mary.

Une jeune fille presque de son âge, sortit une petite trousse de son sac à dos.

- J’ai là quelques produits, si vous voulez, ça me ferait plaisir.

Mary acquiesça, non qu’elle eût réellement le souci du maquillage en cet endroit, mais elle avait senti le désir de cette jeune fille de jouer elle aussi un rôle dans cette scène. Quelques hommes se moquèrent. Mais l’adolescente leur tint tête :

- Vous, chargez-vous de la requinquer avec vos vivres ! Moi, je la rends belle à vos yeux…

Et Joss lut la fierté dans son regard et il vit le sourire de Mary. Et il en fut ému.

D’autres personnes entraient chaque quart d’heure dans le gîte. Les femmes du Renard étaient elles aussi arrivées, avec la soupe dans des gourdes thermos. Quelqu’un dénicha des stocks de bougies dans un placard, on illumina la pièce, telle une cathédrale. Des femmes prirent des draps à l’étage et s’en servirent de nappes. On installa le lieu pour un festin. Des rires s’élevaient maintenant, des gestes tendres apparaissaient entre les hommes et les femmes du versant, eux d’habitude si réservés dans l’expression de leurs sentiments.

 

La dernière bûche fut jetée dans l’âtre. Joss attrapa la grande hache qui se trouvait là et se dirigea vers la sortie. Il avait repéré à l’extérieur une soupente pleine d’énormes rondins. Mais trois jeunes garçons, dont Pierre Letellier, le plus jeune fils d’Alphonse et Yvonne, l’arrêtèrent.

- Restez avec votre dame, m’sieur, on s’en occupe du bois !

Et ils disparurent en pariant déjà sur qui débiterait le plus de bûches.

Un gros homme portait un plateau de fromage et passait au milieu des convives pour en offrir.

- Tenez ! Goûtez à mon bon fromage !

Mais un autre intervint :

- Ton fromage ? Tu plaisantes ! Tes vaches paissent dans mon champ !

- Oh non, ça suffit ! intervinrent quelques femmes, pas ce soir !

- N’empêche que c’est mon champ, reprit le second homme.

Un débat débuta. Les deux hommes étaient en conflit depuis plusieurs années à propos de la propriété d’un champ. Le juge de Rodez devait donner prochainement sa sentence.

- Oubliez ça pour ce soir ! leur demanda Yvonne.

- Ouais, on peut faire ça, dirent-ils, on peut faire la paix pour cette nuit.

- Faites la pour toujours, dit alors Mary.

Tout le monde se tourna vers elle. Elle avait à peine murmuré mais personne n’avait le moindre doute sur les mots qu’elle avait prononcés.

- Vous vous battez depuis des années, continua la jeune femme, ce n’est qu’un champ. Attendez le jugement et devenez amis !

Et, alors que personne ne pensait plus que cela puisse arriver un jour, les deux rivaux se serrèrent la main, puis se tombèrent dans les bras l’un de l’autre. A l’autre bout de la table, Alphonse Letellier donna un coup de coude complice à Joss :

- Ils couraient les filles ensemble ces deux là, quand ils avaient vingt ans, lui glissa-t-il à l’oreille. Copains comme cochons, c’est comme ça qu’on les aime !

 

La fête se poursuivit. Quand le jour pointa, le café remplaça le vin. Les yeux commençaient à se fermer d’eux-mêmes, mais personne ne voulait partir. Finalement, la fatigue, on ferait avec. Partir, c’était prendre le risque que tout cela s’arrête, que le bonheur de cette nuit improbable ne s’estompe et que jamais on ne le connaisse à nouveau sur ce versant… On avait bon, on avait de la chaleur dans les cœurs. Ce n’était pas que le vin, chacun le comprenait bien. Il y avait ce petit couple de Picardie et leur bébé, l’enfant que l’on n’avait presque pas entendu, mais que tout le monde avait regardé avec au cœur une émotion troublante. Comme si leur vie venait de changer…

 

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Nuit d'orage

Publié le par Xavier Pasteau

     La météo avait annoncé les orages, aussi ne fûmes-nous pas pris au dépourvu. En fin d’après-midi, le ciel s’était obscurci peu à peu et le vent s’était levé. Puis, pendant le dîner familial pris dans la grande salle à manger, les premiers éclairs et la pluie étaient apparus. En moins d’un quart d’heure, nous avions été plongés dans une obscurité irréelle. Il faisait nuit en plein jour. Puis la pluie s’était déchaînée brusquement, claquant sur le toit de la maison, contre les carreaux de toutes les fenêtres exposées à l’Ouest, contre les arbres, sur les voitures, le toit en tôle de la remise.
    Nous avons arrêté de manger, tous. Je voyais chacun rentrer un peu plus la tête dans les épaules, comme pour se protéger, comme si la foudre et la maison pouvaient s’abattre sur nous à tout moment. Les voix se sont tues, les seules phrases échangées tout le temps de l’orage ne furent que des murmures. Nous nous heurtions avec irrationalité à la toute puissance des éléments. La nature chassa ce soir-là tout ce qu’il y avait de policé et de codifié pour nous rendre, un court instant, même partiellement, à l’état de nature. Ce soir-là, j’ai entendu pour la première et unique fois de ma vie ma grand-mère tutoyer rudement sa belle-fille, ma tante Vado. Ce soir-là, j’ai vu mes deux cousins accepter de fiche en l’air leurs belles chaussures italiennes pour grimper en haut d’une échelle et dégager une gouttière qui menaçait de déborder. Ce soir-là, j’ai entendu ma mère se taire. Pendant deux heures, pas un mot. Elle était pétrifiée, terrorisée, sidérée par la violence des choses. Elle, d’habitude bavarde jusqu’à l’épuisement, se tut. Et cela reste pour moi le fait marquant de cette nuit d’été.
    
L’électricité sauta au bout de vingt minutes d’orage. Un cri de stupeur et d’angoisse jaillit de toutes nos gorges, vite couverts par les rires des enfants et un rot retentissant que je crois pouvoir attribuer à mon frère, encore que je n’en aie pas la preuve. Puis Papa s’est levé et a crié à Mélanie, sa plus jeune sœur, de venir avec lui. Il a sorti son portable de sa veste et s’en est servi de lampe de poche jusque dans l’arrière-cuisine. Là, il savait pouvoir trouver des bougies. Ils sont revenus au bout de quelques minutes avec les vieux chandeliers en argent ornementés de douze bougies allumées, douze petites lucioles dans la nuit noire qui nous avait enserrés et surpris. Et il souriait, et il était fier mon père. Et j’ai compris que nous allions passer une bonne soirée.

     L’électricité n’avait été rétablie que le lendemain en milieu de matinée. Nous nous étions couchés tard, discutant sans fin à la lueur des chandeliers. Grand-Mère nous avait raconté des souvenirs, les plus vifs pour elle, ceux de la Guerre. L’exode, tassée au fond de la voiture familiale avec ses frères et sœurs, bringuebalée par les chaos de la route, sa mère conduisant lentement, terrorisée par les rumeurs qui circulaient parmi les réfugiés : les avions allemands, disait-on, piquaient sur les colonnes de civils et lâchaient leurs bombes. Ils voulaient ainsi couper les routes et ralentir plus encore le repli des troupes françaises. Le moindre bruit dans le ciel imposait un lourd silence dans la voiture. A l’avant, Antoine, l’aîné des enfants, sortait alors la tête, tentant d’apercevoir les avions avant qu’ils n’amorcent leur descente mortelle. On roulait la peur au ventre, les petits à l’arrière n’osaient pas pleurer, comme pour éviter d’ajouter au stress de leur mère, mais ils peinaient à se contenir. Ma grand-mère crut que son cœur allait exploser mille fois, elle n’avait que huit ans mais elle comprenait que ce qui se passait ressemblait à la fin du monde. La trajectoire familiale construite patiemment depuis plusieurs générations s’effondrait brutalement dans ce dernier printemps. On ne savait plus où se trouvait mon grand-père – on apprendrait plus tard qu’il avait réussi à franchir la Loire avant même sa famille. On savait que l’oncle Amédée, l’oncle de ma grand-mère avait été fait prisonnier dans les Ardennes. On ne savait plus où était le gouvernement. On savait seulement qu’il fallait franchir la Loire avant que l’armée ne fasse sauter les ponts pour ralentir l’avance ennemie. La famille parvint à Gien un soir, tard. Une foule immense se pressait aux abords de la petite ville. En son sein fourmillait une nouvelle terrible : le pont avait été détruit, plus personne ne pouvait passer par là. Ma grand-mère ne comprit ce que cela voulait dire que lorsqu’elle vit sa mère tomber en larmes, vaincue par la tension nerveuse, découragée, désespérée. Son souvenir est vivace : elle vit sa mère s’effondrer sur le volant et pleurer en gémissant. Elle disait qu’elle n’y arriverait pas, elle disait que la guerre avait gagné, elle disait qu’elle n’était pas prête pour ça, elle disait qu’elle n’était pas digne d’être leur mère. Les petits à l’arrière furent terrifiés par cette image de leur mère. Les mots de ma grand-mère pour décrire cette scène me sont restés gravés à jamais : "Lorsque, quelques jours plus tard, le Maréchal a annoncé la capitulation, cela ne nous a rien fait. Nous savions ce que ce mot signifiait, mais nous n’en fûmes pas spécialement marqués. Pour nous, la capitulation, nous l’avions vécue en direct, à Gien."
    Finalement, la famille avait pu franchir le fleuve à Cosne-sur-Loire et avait atteint la propriété familiale sans encombre, retrouvant le reste du clan, dont mon arrière-grand-père, heureusement sain et sauf. On ne déplorait aucun mort dans la parentèle proche, du moins pas encore. Hélas, l’oncle Amédée ne revint jamais d’Allemagne, vaincu par la malnutrition et une épidémie de typhus. Après, ce fut l’occupation, avec son lot de privations et de peurs latentes. Le récit de ma grand-mère se fit plus lent, plus monocorde, les plus jeunes de mes cousins s’endormirent. L’exode avait constitué un moment de terreur brute, un épisode paroxystique pour une petite fille qui avait vu s’effondrer en quelques heures tous les piliers de son univers et notamment le plus important, le plus superbe, le plus symbolique de tous, sa mère. L’occupation ne fut ensuite qu’un enchaînement de saisons ennuyeuses, une période sans histoire où les tickets de rationnement constituaient la préoccupation majeure.
    
Quand ma grand-mère s’interrompit, Papa sortit le Cognac du placard et le servit à qui voulait. La pluie tombait moins drue désormais, le vent soufflait moins fort. Les mères de famille emmenèrent les plus jeunes se coucher. Oncle Antoine disparut dans la bibliothèque et en revint avec une grosse boîte à cigares.
    
"C’est bombance ! s’exclama tante Vado.
    
- Ce n’est pas tous les jours la fin du monde, répondit oncle Antoine."
     Les lourdes volutes emplirent bientôt le grand salon. Nous étions bien, nous avions chaud dedans maintenant, nous étions ensemble, coupés du monde, sortis de notre époque pour le temps d’une nuit. Nous nous mêlions au-delà des générations, savourant la perfection d’un alcool riche et jouant aux milords, avec nos cigares, en attendant le jour.

 

 

Tiré de "Les gardiens involontaires de la nuit", accessible sur www.lulu.com, et que ma mère n'a pas aimé... 

 

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Le dessinateur

Publié le par Xavier Pasteau

     Cela commencerait par l’image d’un lac, bordé de joncs, d’une forêt, avec une route au loin, et le soleil qui commence à décliner, en cette fin d’après-midi. Des notes de piano accompagnent cette séquence, vives, légères, enjouées.
    Assis sur un panier retourné, un homme dessine. De là où nous nous tenons, nous ne voyons pas ce qu’il trace, nous devinons seulement le mouvement de son bras sur son bloc. Mine, fusain, pastelles ?
    
L’eau frissonne sous l’effet d’une brise, et le mouvement de deux cygnes lents. En regardant plus loin, on voit les coteaux, couverts de vignes, ou de vergers, de haies épaisses, d’alignements de peupliers, lorsqu’on approche de la rivière. Les pommiers sont en fleurs, ils brillent dans le soleil couchant, cette carte postale date de fin avril. C’est quelque part dans le pays, c’est un homme d’ici. C’est un dessinateur.
    
Si nous nous approchions, nous verrions que, à l’encre de Chine, sur un grand canson blanc crème, d’une main lente, précise, concentrée, de mémoire, il dessine le portrait d’une femme.

    Cet homme a peut-être existé. C’était avant, avant l’avènement des téléphones portables, avant le temps de l’ultra-connexion, à une époque où, passer son après-midi à dessiner au bord d’un lac ne se communiquait pas sur un mur. Loin de chez lui, cet homme est tranquille. Il sait que rien ne viendra perturber son travail, sa quête des souvenirs, sa course folle contre l’oubli pour retrouver l’éclat d’un regard, l’arrondi d’une fossette, la finesse d’une mèche glissant derrière l’oreille. La roseur d’un lob qui, même retranscrite à l’encre de Chine, ne ressemblera jamais à aucune autre.
    Il paraît que ce que l’on oublie en premier, c’est la voix. Le timbre. Son éclat ou sa raucité, son tremblement dans les aigus, son inépuisable force ou sa douceur d’un ru, au milieu des coteaux. Cet homme ne se souvient plus très bien de la voix de cette femme, plus quand elle parlait. Il se souvient des mots, il se souvient de tous les mots, les tendres et les durs, ceux emplis de promesses et ceux d’adieu, ceux susurrés et ceux hurlés. Mais le timbre avec lequel tous ces mots lui ont été dits, il ne sait plus. Il y repense, mais il ne les entend plus. Dans les images qui l’habitent, il suit les dialogues mais il ne les entend plus. Il n’y a que quand elle chantait qu’il ne pourra jamais oublier. Cette petite scène d’une kermesse de campagne. Elle était venue avec deux amis guitaristes et elle chantait devant les familles attablées, les vieux ragaillardis par le soleil de la fin août, les chineurs plus loin vers le pré. Elle se tenait bien droite, devant le micro, les bras le long du corps. Elle regardait au loin, comme fixée sur un improbable écran sur lequel défileraient les paroles. Elle chantait de cristal, puis un tremblement dans sa voix emportait l’auditoire vers de nouvelles émotions. Les badauds s’arrêtaient un instant, touchés, puis reprenaient le cours de leur dimanche. Notre dessinateur était là, il finissait de boire son café, à une table sise en bordure de la place, de telle sorte qu’il ne voyait pas la jeune fille de face, mais de trois-quarts. Quelle importance cela eut ! Car ce furent d’abord les lignes de son menton et de son cou qui lui plurent. S’il avait choisi une table plus centrale, il l’eût vue de face et, peut-être, jamais la mécanique foudroyante de l’amour ne se serait enclenchée.
    
Et puis cette voix. Et puis ces chansons, ces vieux airs surannés, usés d’être trop chantés, trop passés à la radio, trop repris dans les bals, trop imités dans des chambres d’adolescents, ces airs qui s’enroulaient autour du clocher de la vieille église, les pilastres de la halle couverte, les chênes centenaires de la cours d’école, qui pénétraient dans les masures et les colombiers, ces airs du patrimoine, auxquels une jeune fille roide redonnait ce jour-là un éclat nouveau et un nouveau printemps.

     Le soir approche, la lumière décline. Au loin, le clocher du village fait résonner l’angélus, l’homme distingue de moins en moins sa page noircie. Le vent souffle un peu plus fort et l’oblige à remonter le col de sa gabardine. Il allume une cigarette, inhale lentement en scrutant le paysage au loin. Le détail des coteaux s’estompe, la toiture des fermes se confond dans le bocage, les premiers phares d’automobiles apparaissent sur la départementale. Il sait qu’il va devoir rentrer, ranger son bloc, nettoyer sa plume, bien refermer sa fiole à encre avant de la glisser dans la petite poche frontale de sa besace. Il sait qu’il va devoir remettre au lendemain la poursuite de son voyage dans le temps. Avec lassitude, il remonte la sente vers le parking, un rectangle de caillasse et de sable, avec pour seul ornement un vieux panneau d’information touristique. Le soir le prive de ses souvenirs. La jeune femme et sa voix d’ange ont quitté la scène et la Grand’place de la kermesse est redevenue irrémédiablement vide et silencieuse. Privé de lumière, le dessinateur est orphelin de sa mémoire.

 

Publié dans Ecrits

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