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10 articles avec le vaste monde

20 ans après

Publié le par Xavier Pasteau

L'histoire qui vient n'est pas un roman de Dumas, rien sur les Mousquetaires, rien non plus sur "un homme et une femme", n'en déplaise à Lelouch... il y a vingt ans, jour pour jour, des centaines de milliers de gens de tous les pays débarquaient en Ile-de-France, pour célébrer les JMJ, les Journées Mondiales de la Jeunesse. En gros : un appel du pape, Jean-Paul II à l'époque, à toute la jeunesse du monde entier à se regrouper dans un seul endroit - Paris - pour fêter la chance d'être jeune et prendre conscience de ce que cela veut dire pour un chrétien. En gros, vouloir que le monde soit meilleur.

18 août 1997. Un lundi chaud d'été. Paris déserté. Ils arrivent. Depuis un an, nous sommes des dizaines de jeunes gens - et de moins jeunes - à oeuvrer pour que cela advienne. Nous avons fait fi des clientélismes d'Eglise, fait fi des ambitions de tel ou tel pour devenir un jour - peut-être - archevêque... Nous sommes passés outre les manoeuvres de tel ou tel mouvement pour être mieux placé, mieux traité, parce que tu comprends, eux, ils ont la vérité révélée... Comme si nous, les gens qui croient, ceux du dimanche à la messe du quartier, on était des pecnos ! On a vécu cela, et bien pire encore. L'Eglise de Dieu est faite d'hommes et de femmes, surtout d'hommes. Elle en a tous les défauts. 

Mais aussi l'inépuisable force, l'incroyable intelligence, l'immense capacité à transformer les choses.

Nous étions une organisation d'amateurs, gouvernée par des hommes politiques en campagne comme en soutane. Nous aurions dû nous planter. Mais cela l'a fait. J'ignore pourquoi ça a marché. J'ignore pourquoi plus d'un million de gens ont pu se rassembler à Longchamp sans qu'il n'y ait aucun mort, aucun drame, juste de la joie, de l'allégresse, du bonheur ! Et peut-être quelques bébés JMJ... Dieu ? Sûrement ! JPII ? Oui, forcément ! L'organisation méga-amateur des JMJ ? Ben non... Je le sais, j'y étais, nous on n'a rien fait... Ou alors si, peut-être, un truc dingue, peut-être ça a pesé : on y a cru.

Nous avons cru que du bordel pouvait jaillir un événement d'un enthousiasme à nul autre pareil.
Nous avons cru que de nos nuits blanches pouvait jaillir un bon moment à Paname pour des gens de partout.
Nous avons cru que de notre amateurisme allait sortir des rassemblements joyeux où chacun se trouverait bien,
Nous avons cru qu'il était possible que nous ne dormions plus, que nous dépassions notre jeunesse, pour faire que cela fût possible. Que vous fûtes, jeunes du monde, nos invités.
Nous avons eu l'arrogance de penser que ce pouvait être de notre fait, que vous passiez cette semaine chez nous, à Paris, avec le pape.
Nous avons espéré que vous ne ratiez rien. Nous avons pleuré parce que tout n'était pas parfait, ou simplement parce que nous étions épuisé. Mais nous étions là, fidèles au poste. Pour que tout fût bien. Et cela fût. Rappelle-toi, chrétien de 97, rappelle-toi le Champs de Mars, 650 000 personnes. Rappelle-toi la Chaîne de la Fraternité, cette ligne humaine de 35 km de long encerclant Paris et faisant face au monde. Rappelle-toi le million de pèlerins sur l'hippodrome de Longchamp, ce dimanche, 24 août 1997. 

J'étais de ces gens, qui on fait que cela a été. Petite main, anonyme, serviable. Comment ne pas rappeler ceux qui furent avec nous ? Comment ne pas citer surtout le Père Didier Le Riche, qui m'a entraîné dans ce joyeux bordel et qui y fut mon chef attachant, attaché, complice ? Merci, mon Père, je n'oublierai jamais ce que tu m'as offert, à cette occasion. Et ce que je te dois. 

Tu voulais que je raconte cette histoire. J'ai toujours refusé, parce que je n'aurais pas pu celer la vérité. Et je ne voulais pas qu'elle fût publique. Ce qui se passe dans l'Eglise doit rester dans l'Eglise.

Je n'étais plus le même jeune homme quand tout cela a été fini. J'ai rencontré une femme, nous nous sommes mariés, puis nous avons divorcé. J'ai estime et reconnaissance pour elle, Claire.

Je n'étais plus le même homme quand tout cela a été fini. J'étais épuisé. Heureux. Mais fêlé. Le bloc de convictions toutes faites à l'ombre duquel j'avais grandi s'était brisé devant moi. J'avais vu l'Eglise de l'intérieur, et ce n'est pas très joli... L'Eglise est faite d'hommes et elle est très humaine. J'aime beaucoup de ceux qui la font vivre aujourd'hui encore... Grâce leur soit rendu ! Eux n'ont pas déserté...

Parce que moi oui.

Parce que c'est comme ça.

Mais je me rappelle des JMJ 1997, Paris. J'y étais. Je fus de ceux qui les firent possible, même si je crois que des forces qui nous dépassent ont fait bien plus que nous, pauvres jeunes gens sans savoir.

Nous nous sommes frottés, très jeunes, à des forces que nous ne soupçonnions pas. Nous nous sommes frottés à des forces que nous avons craintes. Nous nous sommes mêlés à des débats qui n'étaient pas les nôtres.

Nous y avons laissé notre innocence de croyants. Nous y avons laissé notre foi parfois, nous y avons laissé notre respect pour les "princes de l'Eglise".

Mais nous étions là. Nous étions là pour lui. Nous étions là pour Jean-Paul. Nous étions là pour le bonheur de tous ces jeunes gens de tous les pays, ici, dans notre ville, Paris. Nous étions là parce que nous pensions que réussir les JMJ unirait les peuples, et pas seulement les chrétiens. Nous avons cru que les Béatitudes pouvaient marcher... Alors nous l'avons fait. Et nous avions raison.

Il était là. Il était là pour nous. Jean-Paul était là. Le bonheur flottait dans les avenues, et dans le métro, et nous étions heureux d'être ces chrétiens-là ! Nous avons vu  350 000 jeunes des cinq continents se tenir la main et former une chaîne qui entourait tout Paris ! Nous avons vu les petits être grands, les infirmes devenir des premiers rôles, un chanteur aveugle donner le la. Nous avons vu nos rêves devenir la réalité. Nous avons vu des gens être l'éclat consentant de la jeunesse du monde entier ! 

Oui, nous l'avions fait. Nous ne savons toujours pas trop comment ça a pu marcher... Mais ça a marché ! Alors oui, nous avions raison...

C'était il y a vingt ans.

A l'époque, j'ai rencontré une fille. Elle animait une équipe de volontaires. L'un d'entre eux est devenu son mari. Sa cousine à elle faisait aussi partie de cette équipe. Vingt ans plus tard, cette cousine a épousé mon collègue de bureau des JMJ. Cette histoire ne nous lâchera jamais. Nous y sommes nés, comme nous y sommes un peu morts. Nous avons appris à nous poser les questions, nous avons appris à douter et à redouter les sermons. Mais nous avons touché, juste en tendant le doigt, la puissance de la foi : nous l'avons fait. Contre le monde entier, nos chefs y compris, nous l'avons fait. 

Et nous avons aimé ça.

Et je me rappelle la silhouette tremblante de Jean-Paul, pour qui nous avions accepté tout cela, et ses mots, si universels, bien au-delà des croyances : "Levez-vous, n'ayez pas peur !"

 

Publié dans Le Vaste Monde

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Alors j'irai voter

Publié le par Xavier Pasteau

Depuis de longues semaines, je suis muet sur ce blog. Par choix, par manque de clarté dans ce que je perçois de notre société, qui vibre, tremble et perds les pédales. Tout se mélange, le débat politique sur une loi, une aspiration collective, des mouvements nouveaux, des troubles qui vont avec et les arguments que ces troubles donnent aux opposants à ces mouvements.

Tout part d'un projet de loi qui, s'il avait été fait au début du quinquennat, n'aurait même pas défrayé l'actualité... Mais voilà, quatre ans ont passé et la crise a transpercé le tissu social. Les électeurs d'antan sont devenus des sceptiques, voire des opposants. Le FN s'est imposé comme premier parti du pays et la question n'est plus que de savoir qui prendra l'autre place au second tour de la présidentielle de 2017.

Un pouvoir social-démocrate, se targuant de gauche, a accompli son oeuvre. Avec de multiples échecs et une incompréhension : les électeurs de gauche à la primaire de 2011 ont désigné un candidat social-démocrate. Et ils attendaient de lui qu'il fasse une politique de gauche toute. Le discours du Bourget, ferment de la victoire, a créé et amplifie encore cette incompréhension et creuse le fossé. Pourtant, à qui relit avec objectivité la campagne de 2011-2012, il apparaît évident que le Bourget ne fut qu'un soir, et certainement pas le grand soir...

Ceux qui ont voté en 2012, ceux qui voteront en 2017 se disent ceci : ils cherchent une voix qui concilie l'économie de marché, l'envie européenne, l'exigence écologique (même Sarkozy a fait le Grenelle !), la protection des êtres et la préservation des mécanismes intergénérationnels et trans-CSP de solidarité sociale. Je paye la retraite de mes parents, mes neveux paieront la mienne. Les impôts et les cotisations des gens comme moi, qui ai la chance d'être dans l'emploi et cadre, permettent aux familles et aux gens en galère de garder la tête hors de l'eau. Quand j'étais patron de TPE, payer l'URSSAF chaque trimestre m'a souvent empêché de dormir, mais je l'ai toujours fait : c'était un devoir et c'était un choix : participer à la vie de la nation, aux dépenses de santé des malades, à la survie de quelques chômeurs, aux allocs de quelques familles nombreuses.

Ce système, qui fait râler les entrepreneurs sans satisfaire pleinement les syndicalistes, est la plus belle chose que la société française ait produit depuis la révolution - les droits de l'homme et l'abolition des privilèges - et les différentes générations de progrès au fil des décennies : abolition de l'esclavage (1848), droit de grève (1865), école pour tous (1882), liberté d'association (1901), laïcité (1905), congés payés (1936), droit de vote des femmes (1944), création de la sécurité sociale (1945), traité de Rome (1957), auto-détermination de l'Algérie (1962), accords de Grenelle sur le travail (1968), légalisation de l'avortement (1975), libéralisation des radios (1981), abolition de la peine de mort (1981), décentralisation (1982), création du RMI (1989), union économique et monétaire européenne (1992)... Les Français sont attachés à ces avancées, à ces pages d'histoire qu'ils ont voulues, et qui nous rendent fiers d'être nous.

On nous dit "Nuit Debout". On nous dit tout et n'importe quoi dessus. Certains voudraient que ce ne soit que ramassis de casseurs et de dilletantes abonnés du RSA. D'autres voudraient nous faire croire que c'est l'expression du peuple. Comme si le peuple pouvait tenir sur une seule place, fusse celle de la République ! Mais, mon ami, le peuple est plus grand que la République ! Et je crois intimement que nul ne peut prétendre parler en son nom. Hormis ceux que nous désignons pour écrire la loi et contrôler le gouvernement...

Là où je rejoins ceux qui remettent en cause le système, c'est sur le mode de représentation : le système institutionnel qui confisque les sièges au profit des candidats des grands partis, et le code électoral qui assoit la perpétuité des mandats, là où la construction de l'avenir nécessiterait le turn-over ! Je plaide pour le non-cumul vertical (un seul mandat par individu à instant T) et horizontal (pas plus de 12 ans dans une même fonction exécutive ou parlementaire, depuis ministre jusqu'à adjoint au maire, en passant par député).

Là où je me dissocie des mouvements qui contestent et proposent - au nom du peuple - de réinventer le système et la société, c'est sur la posture idéologique. Non, vous n'avez pas raison seuls. Non, vous ne pouvez pas nier que d'autres voies existent, et que, non, elles ne sont pas forcément "fachos" ou "européistes", ou "capitalistes" ou "réactionnaires" parce que vous ne partagez pas les idées qui les sous-tendent et les propositions qui en sortent. Ou alors la République - qui est plus qu'une place - n'est plus une démocratie.

Que Nuit Debout produise, et propose le fruit de ses travaux. Que François Hollande propose un contrat de deuxième mandat. Que les écolos énoncent un projet de transformation économique, écologique et social. Que la primaire de droite accouche d'une vision assumée de comment développer l'économie sans casser la société et mettre en tension le corps social. Que le FN essaie de nous convaincre que la haine et le repli sont des voies d'avenir.

C'est le moment. C'est le temps. Dans un an, un an seulement, le peuple - le vrai peuple, celui qui inclut tous les citoyens et mobilise toute la nation - se prononcera. Dans l'élection. Le peuple, 42 millions d'électeurs, se prononcera dans les isoloirs, pas sur les places publiques, pas à la télé, pas dans une primaire partisane. Je suis du peuple, ne prétendez pas parler en mon nom. Ce que j'ai à dire, j'ai moult façons pour le dire. Les mouvements, les primaires, les manifs, les réseaux sociaux en sont autant. Mais le peuple dans son ensemble n'en a qu'une : le suffrage universel.

Alors j'irai voter.

Publié dans Le Vaste Monde

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Il faut défendre le budget de la culture (c'est pas moi qui le dis, c'est Hugo !)

Publié le par Xavier Pasteau

Voici ci-dessous la transcription officielle d'un discours de Victor Hugo à l'Assemblée Nationale lors du débat sur le budget de l'instruction publique (qui incluait la culture) en 1848. La source est le site de l'Assemblée Nationale elle-même, d'où l'insertion dans ce texte des réactions suscités dans l'hémicycle. #Natha Naelle #Camille Geoffroy

 

Victor Hugo
Discours à l’Assemblée nationale (1848-1871)

Séance du 11 novembre 1848

[...]

Le citoyen président. L'ordre du jour appelle la suite de la discussion du budget rectifié pour 1848.

La discussion générale, commencée hier sur le budget du ministère de l'instruction publique, continue. M. Victor Hugo a la parole.

Le citoyen victor Hugo. Personne plus que moi, messieurs, n'est pénétré de la nécessité, de l'urgente nécessité d'alléger le budget ; seulement, à mon avis, le remède à l'embarras de nos finances n'est pas dans quelques économies chétives et contestables ; ce remède serait, selon moi, plus haut et ailleurs : il serait dans une politique intelligente et rassurante, qui donnerait confiance à la France, qui ferait renaître l'ordre, le travail et le crédit... (Exclamations et rires)

Plusieurs membres. C'est très facile, il suffirait de la trouver !

Une voix. La politique de l’Événement.

Le citoyen Hugo.....Et qui permettrait de diminuer, de supprimer même les énormes dépenses spéciales qui résultent des embarras de la situation. C'est là, messieurs, la véritable surcharge du budget, surcharge qui, si elle se prolongeait et s'aggravait encore, et si vous n’y preniez garde, pourrait, dans un temps donné, faire crouler l'édifice social.

Ces réserves faites, je partage sur beaucoup de points l'avis de votre comité des finances.

J'ai déjà voté, et je continuerai de voter la plupart des réductions proposées, à l'exception de celles qui me paraîtraient tarir les sources mêmes de la vie publique et de celles qui, à côté d'une amélioration financière douteuse, me présenteraient une faute politique certaine.

C'est dans cette dernière catégorie que je range les réductions proposées par le comité des finances sur ce que j'appellerai le budget spécial des lettres, des sciences et des arts.

Ce budget devrait, par toutes les raisons ensemble, être réuni dans une seule administration et tenu dans une seule main. C'est un vice de notre classification administrative que ce budget soit réparti entre deux ministères, le ministère de l’instruction publique et le ministère de l'intérieur.

Ceci m'obligera, dans le peu que j'ai à dire, d'effleurer quelquefois le ministère de l'intérieur. Je pense que l'Assemblée voudra bien me le permettre, pour la clarté même de la démonstration. Je le ferai, du reste, avec une extrême réserve. (Parlez ! parlez !)

Je dis, messieurs, que les réductions proposées sur le budget spécial des sciences, des lettres et des arts sont mauvaises doublement : elles son insignifiantes au point de vue financier, et nuisibles à tous les autres points de vue.

Insignifiantes au point de vue financier. Cela est d'une telle évidence, que c’est à peine si j’ose mettre sous les yeux de l’Assemblée le résultat d’un calcul de proportion que j’ai fait. Je ne voudrais pas éveiller le rire de l’Assemblée dans une question sérieuse ; cependant il m’est impossible de ne pas lui soumettre une comparaison bien triviale, bien vulgaire, mais qui a le mérite d'éclairer la question et de la rendre pour ainsi dire visible et palpable.

Que penseriez-vous, messieurs, d'un particulier qui aurait 1.500 fr. de revenus, qui consacrerait tous les ans à sa culture intellectuelle par les sciences, les lettres et les arts, une somme bien modeste, 5 francs, et qui, dans un jour de réforme, voudrait économiser sur son intelligence six sous ?

Voila, messieurs, la mesure exacte de l'économie proposée. (Nouveau rire) Eh bien, ce que vous ne conseilleriez pas à un particulier, au dernier des habitants d'un pays civilisé, on peut le conseiller à la France !

Je viens de vous montrer à quel point l'économie serait petite ; je vais vous montrer maintenant combien le ravage serait grand.

Pour vous édifier sur ce point, je ne sache rien de plus éloquent que la simple nomenclature des institutions, des établissements, des intérêts que les réductions proposées atteignent dans le présent et menacent dans l'avenir.

J'ai dressé celte nomenclature ; je demande à l'Assemblée la permission de la lui lire, cela me dispensera de beaucoup de développements.

Les réductions proposées atteignent :

Le collège de France,

Le Muséum,

Les bibliothèques,

L'école des chartes,

L'école des langues orientales,

La conservation des archives nationales,

La surveillance de la librairie à l'étranger... (l'orateur s'interrompant) ruine complète de notre librairie, le champ livré à la contrefaçon… .

Je continue : 1

L'école de Rome,

L'école des beaux-arts de Paris,

L'école de dessin de Dijon,

Le conservatoire,

Les succursales de province,

Les musées des Thermes et de Cluny,

Nos musées de peinture et de sculpture,

La conservation des monuments historiques.

Les réformes menacent pour l'année prochaine :

Les facultés des sciences et des lettres,

Les souscriptions aux livres,

Les Subventions aux sociétés savantes,

Les encouragements aux beaux-arts.

En outre (ceci touche au ministère de l'intérieur, mais la chambre me permettra de le dire, pour que le tableau soit complet), les réductions atteignent dès à présent et menacent, pour l'an prochain, les théâtres ; je ne veux en dire qu'un mot en passant : on propose la suppression d'un commissaire sur deux ; j'aimerais mieux la suppression d'un censeur et même de deux censeurs…. (On rit)

Un membre. II n'y a plus de censure !

Un membre à gauche. Elle sera bientôt rétablie !

Le citoyen Victor Hugo. Enfin le rapport réserve ses plus dures paroles et ses menaces les plus sérieuses pour les indemnités et secours littéraires. Oh ! voilà de monstrueux abus ! Savez-vous, messieurs, ce que c'est que les indemnités et les secours littéraires ? C'est l'existence de quelques familles pauvres entre les plus pauvres ; honorables entre les plus honorables. Si vous adoptiez les réductions proposées, savez-vous ce qu'on pourrait dire ? On pourrait dire : Un artiste, un poète, un écrivain célèbre travaille toute sa vie, il travaille sans songer à s'enrichir, il meurt, il laisse à son pays beaucoup de gloire, à la seule condition de donner à sa veuve et à ses enfants un peu de pain. Le pays garde la gloire et refuse le pain.

Voilà ce qu'on pourrait dire et voilà ce qu'on ne dira pas, car, à coup sûr, vous n'entrerez pas dans ce système d'économies qui consternerait l'intelligence et qui humilierait la nation.

Vous le voyez, ce système, comme vous le disait si bien hier notre honorable collègue M. Charles Dupin, ce système attaque tout, ce système ne respecte rien, ni les institutions anciennes, ni les institutions modernes, pas plus les fondations libérales de François Ier que les fondations libérales de la convention. Ce système d'économies ébranle d'un seul coup tout cet ensemble d'institutions civilisatrices qui est, pour ainsi dire, la base du développement de la pensée française.

Et quel moment choisit-on (c'est ici, à mon sens, la faute politique grave que je vous signalais en commençant), quel moment choisit-on pour mettre en question toutes ces institutions à la fois ? Le moment où elles sont plus nécessaires que jamais, le moment où, loin de les restreindre, il faudrait les étendre et les élargir.

Eh ! quel est, en effet, j'en appelle à vos consciences, j'en appelle à vos sentiments à tous, quel est le grand péril de la situation actuelle ? L'ignorance ; l’ignorance plus encore que la misère... (Adhésion), l'ignorance qui nous déborde, qui nous assiège, qui nous investit de toutes parts. C'est à la faveur de l'ignorance que certaines doctrines fatales passent de l'esprit impitoyable des théoriciens dans le cerveau confus des multitudes. Le communisme n'est qu'une forme de l'ignorance. (Très bien !). Le jour où l'ignorance disparaîtrait, les sophismes s'évanouiraient. Et c'est dans un pareil moment, devant un pareil danger qu'on songerait à attaquer, à mutiler, à ébranler toutes ces institutions qui ont pour but spécial de poursuivre, de combattre, de détruire l'ignorance !

Sur ce point, j'en appelle, je le répète, au sentiment de l'Assemblée. Quoi ! d'un côté, la barbarie dans la rue, et de l'autre, le vandalisme dans le Gouvernement ! Messieurs, il n'y a pas que la prudence matérielle au monde, il y a autre chose que ce que j'appellerai la prudence brutale. Les précautions grossières, les moyens de force, les moyens de police ne sont pas, Dieu merci, le dernier mot des sociétés civilisées ! On pourvoit à l'éclairage des villes, on allume tous les soirs, et on fait très bien, des réverbères dans les carrefours, dans les places publiques ; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi dans le monde moral, et qu'il faut allumer des flambeaux pour les esprits ! (Approbation et rires.)

Puisque l'Assemblée m'a interrompu, elle me permettra d'insister sur ma pensée.

Oui, messieurs, j'y insiste. Un mal moral, un mal moral profond nous travaille et nous tourmente; ce mal moral, cela est étrange à dire, n'est autre chose que l'excès des tendances matérielles. Eh bien, comment combattre le développement des tendances matérielles ? Par le développement des tendances intellectuelles. Il faut ôter au corps et donner à l'âme.

Quand je dis: Il faut ôter au corps et donner à l'âme, vous ne vous méprenez pas sur mon sentiment. (Non ! non !) Vous me comprenez tous ; je souhaite passionnément, comme chacun de vous, l’amélioration du sort matériel des classes souffrantes ; c'est là, selon moi, le grand, l'excellent progrès auquel nous devons tous tendre de tous nos vœux comme hommes et de tous nos efforts comme législateurs.

Mais si je veux ardemment, passionnément le pain de l'ouvrier, le pain du travailleur, qui est mon frère, à côté du pain de la vie, je veux le pain de la pensée, qui est aussi le pain de la vie ; je veux multiplier le pain de l'esprit comme le pain du corps. (Bruit).

Il me semble, messieurs, que ce sont là les questions qui ressortent naturellement de ce budget de l’instruction publique que nous discutons en ce moment. (Oui ! oui !).

Eh bien, la grande erreur de notre temps a été de pencher, je dis plus ; de courber l’esprit des hommes vers la recherche du bien-être matériel, et de les détourner par conséquent du bien-être religieux et du bien-être intellectuel. (C’est vrai !). La faute est d’autant plus grande que le bien-être matériel, quoi qu'on fasse, quand même tous les progrès qu’on rêve et que je rêve aussi, moi, seraient réalisés, le bien-être matériel ne peut et ne pourra jamais être que le partage de quelques-uns, tandis que le bien-être religieux, c'est-à-dire la croyance, le bien être intellectuel, c'est-à-dire l’éducation, peuvent être donnés a tous. (Approbation).

D’ailleurs le bien-être matériel ne pourrait être le but suprême de l'homme en ce monde qu'autant qu’autant qu’il n’y aurait pas d’autres vies et c’est là une affirmation désolante, c’est là un mensonge affreux qui ne doit pas sortir des institutions sociales. (Très bien !).

Il importe, messieurs, de remédier au mal, il faut redresser, pour ainsi dire, l’esprit de l’homme ; il faut, et c'est à la grande mission spéciale du ministère de l'instruction publique, il faut relever l'esprit de l'homme, le tourner vers Dieu, vers la conscience, vers le beau, vers le juste et le vrai, vers le désintéressé et le grand. C'est là ; et seulement là, que vous trouverez la paix de l'homme avec lui-même, et par conséquent la paix de l'homme avec la société. (Très bien !)

 Pour arriver à ce but, messieurs, que faudrait-il faire ? Précisément tout le contraire de ce qu'ont fait les précédents gouvernements ; précisément tout le contraire de ce que vous propose votre comité des finances. Outre l'enseignement religieux, qui tient le premier rang parmi les institutions libérales, il faudrait multiplier les écoles, les chaires, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les librairies ; il faudrait multiplier les maisons d'études, pour les enfants, les maisons de lecture pour les hommes ; tous les établissements, tous les asiles où l'on médite, où l’on s'instruit, où l’on se recueille, où l'on apprend quelque chose, où l'on devient meilleur, en un mot ; il faudrait faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l'esprit du peuple, car c'est par les ténèbres qu'on le perd. (Très-bien !)

Ce résultat vous l'aurez quand vous voudrez ; quand vous le voudrez, vous aurez en France un magnifique mouvement intellectuel ; ce mouvement, vous l'avez déjà ; il ne s'agit que de l'utiliser et de le diriger; il ne s'agit que de bien cultiver le sol. La question de l'intelligence, j'appelle sur ce point l'attention de l'Assemblée ; la question de l'intelligence est identiquement la même que la question de l'agriculture (Mouvement).

L'époque où vous êtes est une époque riche et féconde ; ce ne sont pas, messieurs, les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents ; ce ne sont pas les grandes aptitudes ; ce qui manque, c’est l’impulsion sympathique, c’est l'encouragement enthousiaste d'un grand gouvernement. (C'est vrai !) Ce gouvernement, j'aurais souhaité que la monarchie le fût ; elle n’a pas su l'être. Eh bien, ce conseil que je donnais loyalement à la monarchie (Rires), je le donne loyalement à la République. (Nouveaux rires.)

Je voterai contre toutes les réductions que je viens de vous signaler et qui amoindriraient l'éclat utile des lettres, des arts et des sciences :

Je ne dirai plus qu’un mot aux honorables auteurs du rapport. Vous êtes tombés dans une méprise regrettable, vous avez cru faire une économie d'argent, c’est une économie de gloire que vous faites (Mouvement) ; je la repousse pour la dignité de la France, je la repousse pour l'honneur de la République. (Très bien ! très bien !)

[…]

Publié dans Le Vaste Monde

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Au début, il y avait...

Publié le par Xavier Pasteau

Au début, il y a une idée négative. Le monde ne tourne pas rond, et les dirigeants ne sont pas à la hauteur. Les lobbys, les multinationales, les corporatismes, les clans, les sectes, les groupuscules, les déments dits de Dieu, comment être souriants quand la planète souffre, sauf nous... Alors quoi ? Vomir ? Non.

Au début, il y a une idée folle, une idée rebelle, une révolution in pectore, des envies de boutage et de coups de pieds au cul. Taper dans la fourmilière, tout renverser et faire autre chose !

Oui mais non. Ils nous emporteront.

Au début, il y a une petite idée, toute sage, fluette, pas plus grosse qu'un murmure. Elle te dit que l'espérance ne viendra pas du dehors, mais du dedans.

Au début, tu essayes juste d'être quelqu'un de bien. Un homme debout, un homme aimant, un père costaud, en devenir.

Au début, tu ne vois que ce qui t'entoure.

Et puis...

Et puis le vaste monde est tellement vaste et ses appels sont tellement forts que tu crois avec eux.

Et puis, tu regarde ta vie, 15 ans de développement local, 15 ans pendant lesquels tu as professé, par métier d'abord, par conviction ensuite, que c'est là que ça se joue. Là où sont les gens, sur les territoires, dans les sociétés locales, là où le CAC40 ne regarde pas, là où les puissances sont absentes, tellement absentes que la tentation du Front est ahurissante. Là où œuvrent les petites gens. Là où la culture n'a pas besoin de TF1, mais seulement de talents modestes, de bouts de chandelles, de solidarité et de beaucoup d'humilité. Là où l'emploi se contente du courage de quelques-uns et d'une foultitude de TPE. Là où l'horizon offert à la jeunesse est celui de lendemains meilleurs, là où parfois un gamin va renverser des montagnes. Le local, c'est là où chacun est respecté en dignité. Là où celui qui veut participer le peut. Alors voter prend du sens. Alors s'engager prend du sens. Alors, "se sortir les doigts du cul" prend du sens.

Au début, il y avait le début. Et maintenant, il y a la vie. Et l'action. Et le sens. Ce qui se passe là-haut sera bousculé par ce qui se passe ici. Et pas besoin que Superman aime Loïs et fasse tourner la terre en sens inverse ! Il suffit que Xav aime Natha, place trois sous dans un projet solidaire et oeuvre à l'émergence d'une maison pour les entrepreneurs du coin. Il suffit que Loïs rende la culture et le patrimoine accessibles à chacun. Il suffit que des gens œuvrent, là où ils sont, pour ceux qui sont là avec eux, autour d'eux. En fait, le monde nouveau naît ici. Il naît à trente kilomètres, où d'autres agissent, créent et vivent. Il naît à cent kilomètres où des inconnus agissent, créent, inventent, innovent, dansent ! Il naît à Tombouctou et il naît à Auckland, partout où des femmes et des hommes font !

Je comprends dans cette nuit paisible, au soir de cette soirée heureuse avec celle que j'aime et mon petit beau-frère, que quelque chose se dessinait depuis quelques temps dans mon esprit et dans mon cœur. Tout ce que j'ai fait jusqu'ici trouve son sens. Nous sommes les acteurs du quotidien, les gens d'ici, les faiseurs du monde local. Nul besoin de chercher une gloire lointaine. Le bonheur est ici. Le bonheur est là où tu peux changer quelque chose. Le devoir est dans ta capacité à agir, modestement. C'est là que tu es grand...

Nous avons parlé ce soir sur le sens des décorations que la République attribue parfois à certains de ses serviteurs. Avec une approche très différente de la question. Honneur inutile, ou mérite légitime ? Offrande d'un appareil politique ou reconnaissance de la nation, de la République ? Qu'est-ce qui a le plus de valeur ? L'accolade d'un préfet qui vient de t’agrafer, "au nom de la République", une médaille sur la poitrine, ou les accolades amicales des gens du coin, et leurs yeux ensoleillés qui te remercient du petit morceau de soleil que tu as contribué, bien modestement, à allumer dans leurs yeux ?

C'est quoi, être grand, dans la société d'aujourd'hui ? J'atteste ce soir que c'est être petit, agir local, agir collectivement, agir humainement, agir respectueusement, agir en conscience et non par calcul, agir avec les talents que la vie t'a donnés - ou t'a permis de développer. Agir en tolérance, dans la curiosité amicale de la différence, de l'inconnu, de l'autre. Aimer ton territoire et en faire une force pour ceux qui y habitent. "Développeur" alors devient une noble tâche. Si c'est cela que les médailles honorent, que viennent les médailles. Nous ne sommes pas tous taillés pour franchir le pont d'Arcole, ou périr pour la paix et la liberté. Mais nous pouvons TOUS œuvrer près de chez nous, simplement, sans polémique, avec bon sens, pour le bien de chaque jour, pour le bien de tous les jours, pour le bien de tous les nôtres.

Au début, il y avait une idée noble. Le jeune homme pétri d'idéal ne pouvait pas ne pas croire ce pour quoi il voulait s'engager. Sa candeur était honorable et la frotter à la réalité fut formatrice. Aujourd'hui, il y a une conviction : sans rien lâcher de notre exigence vis-à-vis de ceux à qui nous confions - en conscience et avec confiance - les destinées du vaste monde, ce qui nous rend acteur et citoyen, c'est, plus que jamais, plus qu'ailleurs et plus que quiconque, ce que nous faisons. Ici, maintenant, modestement. Mais en vérité. Avec et pour les gens.

Citoyens du monde entier, pensons global, agissons local ! Inventons, innovons, créons, soyons les bâtisseurs des territoires qui chantent !

Publié dans Le Vaste Monde

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Chronique d'un soir d'octobre : les invisibles

Publié le par Xavier Pasteau

Aujourd'hui, la présidente du Front National a refusé de se présenter sur le plateau de France 2, dont elle devait être l'invitée principale, pour une émission politique connue. Vouloir représenter les gens et refuser de leur parler, c'est incompréhensible, et c'est choquant. Bien sûr, les manoeuvres des uns et des autres, du président de Les Républicains et de premier secrétaire du Parti socialiste, ne sont pas glorieuses non plus. Exiger d'un média indépendant qu'il régionalise une émission de politique nationale, c'est un mélange de genre troublant.

Au final, nous aurons été privés d'un débat qui aurait permis de mettre en perspective les réalités du programme du FN, en matière économique, en matière sociale, en matière environnementale peut-être aussi, à deux mois de la COP 21. Mme Le Pen sort fripée de cette dramaturgie cynique, mais les citoyens ne sont pas plus éclairés. Le débat public s'en trouve obscurci. Une fois de plus, le bleu marine a viré au noir.

Privé de ce rendez-vous politique, j'ai changé de chaîne. Ailleurs, "Shekaspeare in love" m'a une nouvelle fois ému. J'aimerais savoir écrire d'aussi belles histoires d'amour ! Hélas, je ne suis pas un tel auteur, et jamais, "dans la belle Vérone où nous plaçons notre scène", les personnages de mes récits n'ont su égaler l'histoire de Juliette "et de son Roméo".

C'était cependant le moyen de fuir, d'échapper à la pesanteur du moment. Et à l'emprise de la crève qui envahit ma gorge et la cisaille telle une pluie de halebardes. 

Le moyen d'oulier que les héros de mon enfance flétrissent, oublier les scandales du foot, et les débats stériles du rugby français.

Comme beaucoup, j'ai espéré la coupe du monde pendant quatre ans. Comme beaucoup, j'ai attendu la rencontre contre l'Irlande pour croire en la victoire. Comme beaucoup, j'ai cru à l'exploit contre les Blacks. Comme beaucoup, je suis déçu. Comme beaucoup, je réalise ce que nous savions pourtant : nous sommes une équipe moyenne. Comme tout le monde, je connais les causes de cet écart entre les nations du Sud et celles du Nord. Comme beaucoup, j'aurais plein de solutions à proposer. Comme quelques-uns, je m'abstiendrai de les énoncer. C'est le rôle des gens du rugby, pas des supporters.

Il y a mieux à faire. Il y a d'autres défis. Face à l'incurie croissante des dirigeants, c'est l'heure des citoyens. Il nous reste peu de temps. 

Par quoi commencer ? Réussir la COP 21, bien sûr. Et puis, inventer dans les territoires, les quartiers, les villes les solutions alternatives pour refonder l'espoir. L'école, le travail, la culture, la santé, le logement, la transition énergétique, l'affirmation du collectif sur le particulier. Les sujets sont foisons et ils sont complexes : la protection sociale, le vivre ensemble, le travailler ensemble, et l'incroyable défi que celui qui consiste à inventer une société qui garantisse les droits de la majorité vieillissante à une vie digne et heureuse, tout en préparant l'avenir et en permettant l'accomplissement des générations suivantes. Donner aux plus jeunes le pouvoir pour qu'ils soient, eux, les garants du bien-être de leurs aînés. Restaurer les droits, permettre l'accès de tous au logement, à l'emploi, à la formation, partout, y compris dans les centres villes et les campagnes reculées. Préserver l'attrait et la richesse incomparables des territoires ruraux, préserver les équilibres écologiques, créer une société sobre en matière de consommation de ressources et d'énergies finies. Donner à chacun la connaissance et la culture. Remettre au coeur de l'aventure collective les enseignants, les aidants, les soignants, les artistes, les bénévoles, les militants, les généreux. Les innovateurs, les audacieux, les créateurs. Et de vrais élus locaux aussi ! Dévoués et dénués d'ambitions cumulatives. J'en connais, j'en pratique ! Même s'ils n'étaient pas invités sur le plateau de France 2...

Parfois, je brûle d'y aller, de m'engager dans un projet politique local. Et puis, je n'ai pas le courage. Il faudrait tellement s'envoyer ! Prendre et donner des coups pour apparaître et puis pour exister. Concéder, calculer, négocier pour avoir le droit d'agir. Renoncer aussi parfois. Je cède à la facilité, c'est plus simple de n'être que citoyen. Surtout quand tu as un diplôme, un bon boulot, une maison, un compagne merveilleuse, deux chats et un chaton, des projets d'enfants, un compte d'épargne, des projets de vacances, et la peau bien blanche qui t'exonère des contrôles de police et de bien des tracas. C'est tellement bien d'être français, en 2015, quand d'autres sont syriens, palestiniens, érythréens, haïtiens, afghanes, iraniennes, internautes saoudiens ou chinois, journalistes russes indépendants, ou mineurs zoulous dans les mines de diamants ! 

Dans mon pays, le confort est tel que tu peux refuser de travailler au-delà de 62 ans, lors même que tu vivras 95 ans. Que tu peux huer le président et le basher à tout va, pour tout et rien, et devenir populaire en étant médiocre. Que tu peux râler parce que des intermittents, qui créent - et galèrent - te coûtent trois sous. Que tu peux feindre d'ignorer que ces impôts soit-disant iniques que tu payes financent aussi ta santé, l'école de tes enfants, les transports publics, le ramassage de tes poubelles, et la lutte contre Daech, cette pire expression de la démence et de la cruauté humaine. 

Pourtant, dans mon pays, des groupes de gens dans les communes se sont organisés pour accueillir des réfugiés de la guerre. Dans mon pays, des particuliers investissent leur épargne dans le capital d'entreprises solidaires. Dans mon pays, des pékins lambdas donnent trois sous sur les sites de crewdfunding à des associations qui promeuvent le bio, qui rendent accessible la culture, qui animent les territoires, qui viennent en aide aux démunis.

D'autres gueulent sur les plateaux - quand ils y viennent - que l'on vole le pain de la bouche des Français, que l'on efface la France. Pauvres fous, prophètes de l'heure d'après ! Nous la rendons vivable, la France ! Nous la préservons, belle et digne, créatrice et rayonnante, la France ! Nous la servons, nous la faisons tenir debout, la France ! Nous oeuvrons pour qu'elle demeure accueillante, ouverte au monde, à sa richesse comme à sa misère ! Nous sommes les invisibles qui protègent son honneur et sa beauté, sa culture et sa promesse d'un monde meilleur ! D'un monde nouveau. Défait des profiteurs et des caricatures. Nous sommes ceux qui rendent possibles des lendemains sereins. Parce que nous aurons tourné le dos aux sirènes de ce début de XXIème siècle, luxure, argent facile et malodorant, célébrité éphémère, sous-culture, malbouffe, rejet de l'autre, communautarisme exacerbé, religions dévoyées, starisation des élites, scénarisation de la démocratie, gaspillage des ressources et des paysages, apologie de l'égo et du quand-dira-t-on. Nous sommes ceux qui tentons de préserver ce modèle de société que nos pères et nos grands-pères ont sincèrement cru bâtir pour nous, dans les tranchées de 1917, dans les maquis de 1942, dans trois décennies de dur labeur et de reconstruction d'un pays, de modernisation d'un pays, de pacification d'un continent. Nos pères, leurs pères. Notre Europe, notre France.

Allez sur les plateaux, n'y allez pas. Nous veillons, nous vivons, nous oeuvrons. Nous sommes acteurs. Nous agissons dans nos villes, nos quartiers, nos villages. Nous nous approprions nos territoires et leurs singularité, que nous offrons en partage. Nous sommes les invisibles, mais nous sommes les vrais transformateurs du monde. Nous sommes les invisibles qui font, les "faizeux" comme les nomment Alexandre Jardin et son mouvement des Zèbres. 

Préparez-vous : nous sommes le peuple, et nous ne dormons plus.

 

Publié dans Le Vaste Monde

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